L’Armée de l’Air contre les Ennemis Asymétriques

Une Formulation pour Evaluer son Efficacité

par le Dr. Mark Clodfelter*

Résumé de l’éditeur : Evaluer l’efficacité politique de l’Armée de l’Air dans un conflit n’est pas des plus simples. Ce qui est effectivement le cas quand on considère des ennemis asymétriques comme les organisations terroristes. Le Professeur Clodfelter présente une formulation intéressante dans ce but, un cadre qui nécessite une estimation de la façon dont des implications directes, indirectes, auxiliaires et indépendantes de la Force aérienne peuvent appuyer à la fois des objectifs politiques positifs et négatifs. En fin de compte, l’efficacité de l’Armée de l’Air doit être mesurée en termes de manière dont elle peut soutenir les buts positifs sans compromettre l’accomplissement des objectifs négatifs.

Asymétrique est le mot à la mode utilisé pour décrire un type de guerre que nous connaissons depuis bien plus longtemps que ce terme dernier cri. Au sens le plus strict, une guerre asymétrique concerne des buts, des façons ou des moyens de combattre pour des objectifs qui n’ont rien à voir avec les objectifs d’un adversaire, ou combattre avec des moyens différents de ceux d’un adversaire. Quoiqu’il en soit, dans le Quadrennial Defense Review Report (Rapport Quadriennal de la Revue de La Défense) de 2001 le terme décrit la plupart du temps l’utilisation par une force plus faible d’un moyen inattendu de frapper au point vulnérable de la Force la plus puissante, dans ce cas précis, les Etats-Unis.1 N’importe quel type de force militaire peut être appliqué asymétriquement, y compris la Force aérienne, comme les terroristes d’Al Qaïda l’ont démontré de façon dévastatrice le 11 septembre 2001. Alors, comment peut-on utiliser au mieux la Force aérienne contre un ennemi asymétrique ? La réponse ne diffère pas tellement de la réponse à la question fondamentale concernant n’importe quelle application de l’Armée de l’Air contre n’importe quel ennemi – c’est-à-dire, comment peut-elle être utilisée en tant qu’instrument de guerre efficace ?

Jauger l’efficacité de l’Armée de l’Air n’est pas facile. Une des raisons de cette difficulté est qu’il n’existe pas de consensus universel quant au sens de l’efficacité. Clausewitz donne peut être la meilleure façon d’évaluer dans quelle mesure l’instrument militaire a-t-il contribué à atteindre le but ultime de gagner la guerre ? Pour l’auteur de En Guerre, « gagner » équivaut à réaliser les objectifs politiques de la nation et c’est ce critère qui guide la formulation qui va suivre pour évaluer l’efficacité de la Force aérienne.2 Comme toute véritable formulation cependant, celle-ci n’offre pas un ensemble de réponses standard. Elle ne prédit pas non plus le futur et n’est pas un guide universel de succès ou d’échecs. Elle présente plutôt une approche cohérente en vue de déterminer la valeur de la Force aérienne en toute circonstance. Cette approche comprend une terminologie distincte qui catégorise différentes applications de la Force aérienne et ces catégories sont utilisées pour établir de quelle façon une application contribue effectivement au but politique. Cependant, déterminer l’efficacité politique de la Force aérienne n’est pas chose simple parce que les buts politiques ne sont pas toujours simples. Comme le propos de la formulation le souligne, ces buts peuvent être soit positifs, soit négatifs – ce qui en retour affecte la façon dont une application de force aérienne peut les atteindre.

Alors que les catégories d’applications de la Force aérienne peuvent être considérées comme des constantes (la façon dont la Force aérienne est appliquée à chaque catégorie ne change pas pour l’essentiel), cinq variables-clé influent sur la capacité de chaque application à réussir. Ces variables sont (1) la nature de l’ennemi, (2) le type de guerre mené par l’ennemi, (3) la nature de l’environnement du combat, (4) l’ampleur des contrôles militaires, et (5) la nature des objectifs politiques. L’importance relative de chaque variable peut changer selon les situations et produire des résultats différents. Donc, les chefs politiques et militaires qui emploieraient la Force aérienne doivent comprendre exactement la nature des variables et comment elles peuvent se combiner pour donner un effet particulier. La formulation procure une méthode d’analyse des applications de la Force aérienne telle qu’elle dissèque les variables en profondeur et étudie la façon dont leur intégration peut influencer la capacité de la l’Armée de l’Air dans la réalisation du succès politique. Espérons-le, elle fournit également des recommandations pratiques et des mises en garde aussi bien aux hommes d’état pensant utiliser la Force aérienne qu’au commandement chargé de transposer les buts politiques en objectifs militaires.

La Force aérienne et ses applications

Avant de se plonger dans les particularités de la formulation, on ferait bien de définir le terme évasif de Force aérienne. Le général de brigade aérienne William « Billy » Mitchell la spécifie comme étant « la capacité à faire quelque chose dans les airs », description trop vague pour être utile.3 La définition présentée par deux anglais, – le Maréchal de l’air R.J. Armitage et le Vice Maréchal de l’Air R.A. Mason – dans leur ouvrage classique Air Power in the Nucleus Age (la Force aérienne à l’âge du nucléaire) est bien meilleure : « la capacité à projeter une force militaire par l’intermédiaire d’une plate-forme dans la troisième dimension, au dessus de la surface terrestre».4 Bien qu’Armitage et Mason admettent que leur définition comporte quelques zones d’ombre (p.e. si oui ou non la Force aérienne inclut les missiles balistiques ou des armes sol-air), elle suffit comme indication pour la formulation en question. Leur définition reconnaît en effet les qualités spécifiques de la Force aérienne « qui sont parfois oubliées », son impact latent et sa capacité à utiliser la Force directement ou à la répartir.5 Ces caractéristiques forment les distinctions de base utilisées dans la formulation pour catégoriser les missions de l’Armée de l’Air.

Les modes d’application de la Force aérienne – les façons dont elle peut être utilisée – sont les composantes-clé de la formulation. Par exemple, la Force aérienne prête à agir mais non encore engagée dans une opération est une application latente – un impact potentiel – qui correspond à sa valeur de dissuasion. Dans ce cas, la Force aérienne n’est pas utilisée directement dans une contingence, mais plutôt comme une menace. Les exemples d’application latente abondent : les références d’Adolf Hitler à la Luftwaffe pendant la réoccupation de la Rhénanie en 1936 ou la crises de Munich en 1938; le déploiement de B-29s en Angleterre par Harry Truman pendant le pont aérien de Berlin en 1948; l’avertissement du président Dwight Eisenhower d’une attaque atomique aérienne contre la Corée du Nord et la Mandchourie au moment de la phase finale de la guerre de Corée; et la confiance du président John Kennedy dans les B-52s et les missiles du Commandement aérien stratégique pendant la crises des missiles à Cuba en 1962, entre autres.

Bien que la formulation reconnaisse ces applications latentes, elle s’intéresse d’abord à l’utilisation actuelle de la Force aérienne au cours de contingences. Pendant une crise, l’application de la Force aérienne est double, selon le but de la mission : elle peut être directe ou indirecte et elle est soit auxiliaire, soit indépendante. L’application directe de la Force aérienne est l’utilisation intentionnellement létale destinée à se servir du matériel militaire. Lâcher des bombes, envoyer des missiles et mitrailler font partie de cette catégorie d’emploi. A contrario, l’application indirecte de la Force aérienne est l’utilisation non létale intentionnelle comme le pont aérien, la reconnaissance, le brouillage électronique et le ravitaillement en vol.

Mis à part le fait d’être directe ou indirecte, l’utilisation de la Force aérienne est également auxiliaire ou indépendante. La Force aérienne auxiliaire soutient les forces à terre ou en mer sur un champ de bataille spécifique alors que la Force aérienne indépendante vise à accomplir des objectifs indépendants de ceux recherchés par les armées ou la marine dans un endroit donné. La forme auxiliaire inclut à la fois l’appui aérien rapproché et l’attaque aérienne contre les forces ennemies qui ne sont pas en contact avec les troupes amies.6 Le bombardement stratégique comme on l’appelle – visant un potentiel de guerre ennemi avant qu’il n’arrive sur le champ de bataille – illustre bien l’application indépendante. Toutefois, les termes stratégique et tactique se chevauchent souvent et se confondent la plupart du temps. Nombre d’attaques aériennes au cours des petites guerres de la seconde moitié du siècle dernier ont non seulement affecté le flux et le reflux d’un engagement particulier, mais ont eu également d’importantes conséquences « stratégiques ». Par exemples les raids aériens américains sur les lanceurs de Scuds mobiles pendant la guerre du Golfe Persique en 1991 visaient à anéantir la capacité tactique de l’Irak de lancer des missiles balistiques ainsi qu’à atteindre leur but stratégique d’apaiser les israéliens en les maintenant de cette façon à l’écart du conflit.

A cause de ces distinctions, les termes auxiliaire et indépendant semblent mieux convenir que tactique et stratégique pour déterminer diverses applications de la Force aérienne. Le premier couple n’est cependant pas complètement parfait parce que la distinction entre les deux dépend de la façon dont l’utilisateur définit le mot champ de bataille. Dans une guerre moderne, un champ de bataille spécifique peut s’étendre sur de nombreuses centaines de kilomètres; dans un conflit insurrectionnel tel celui du Vietnam, le champ de bataille peut être encore plus étendu. Le Général William Westmoreland, commandant du Military Assistance Command des Etats Unis de 1964 à 1968, décrivit son champ de bataille comme « tout le pays du Sud Vietnam ».7 Un tel paramètre peut sembler extrême, mais il illustre le fait que la définition du champ de bataille dépend dans une large mesure du type de guerre en question.8 Dans un conflit « conventionnel », mené pour se rendre maître d’un territoire ou le préserver, les limites d’un champ de bataille ont des chances d’être mieux définies que dans une guérilla – en particulier celle du Vietnam –, dans laquelle les forces insurgées combattaient d’une manière irrégulière.

D’après la terminologie de la formulation, chaque application de la Force aérienne a deux désignations : directe ou indirecte, auxiliaire ou indépendante. Par exemple, le bombardement américain des usines de roulements à Schweinfurt, Allemagne, durant la deuxième guerre mondiale était une application directe/indépendante et le pont aérien de Berlin en 1948/49 était une application indirecte/indépendante; les raids de B-52 sur Khe Sanh, Sud Vietnam, pendant le siège de 1968 étaient une application directe/auxiliaire et le pont aérien avec les C-130 pour approvisionner la base marine en difficulté était une application indirecte/auxiliaire. La double désignation décrit plus clairement l’objet des missions aériennes individuelles que les termes vagues de tactique et stratégique. En plus, la focalisation de la formulation sur l’intention de la mission met en valeur la souplesse inhérente à la Force aérienne en montrant qu’un type d’avion – que ce soit un bombardier, un chasseur ou un avion de transport etc.… – peut avoir différentes applications.

Mais qu’en est-il de la mission de supériorité aérienne ? Où la trouve-t-on dans la formulation ? La mission de contrôle aérien est soit auxiliaire, soit indépendante, ceci dépend de l’usage que l’on fait de l’espace. Par exemple, obtenir la supériorité aérienne au dessus du Koweït pour permettre aux troupes terrestres alliées d’attaquer les troupes irakiennes représente une application directe/auxiliaire; s’adjuger la supériorité aérienne au-dessus de Bagdad pour permettre à l’aviation de faire des raids sur les communications-clé de la ville et les installations électriques constitue une application directe/indépendante. Parfois, avoir la supériorité aérienne peut être à la fois une application auxiliaire et indépendante. La réussite de la supériorité aérienne de jour sur le continent européen comme résultat des opérations de la « Big Week » (Grande Semaine) en février 1944 en est un exemple. Le contrôle de l’espace aérien qui s’en est suivi garantissait que les opérations de bombardements américains contre l’industrie allemande allaient continuer et fourniraient la protection sine qua non pour le débarquement de Normandie.

On peut soutenir que la supériorité aérienne devrait être une catégorie à part dans la formulation, à peu près de la même façon que « le contre-aérien » est une « fonction distincte de la Force aérienne et spatiale » dans l’édition actuelle du manuel de la doctrine de base de la Force aérienne.9 La formulation ne situe pas la supériorité aérienne à part parce que la supériorité aérienne n’est pas une fin en soi. Le contrôle de l’espace aérien – qui utilise à la fois la méthode directe et indirecte permet de produire des applications directes, indirectes, auxiliaires et indépendantes. De la même façon, le classement d’applications indirectes comme le ravitaillement en vol, le transport et la reconnaissance dépend du type de mission qu’elles facilitent. Par exemple ravitailler en vol les avions de chasse procurant ainsi des appuis-feu rapprochés aux forces au sol constituerait une application indirecte/auxiliaire. Transporter des bombes intelligentes pour les opérations de F-117 contre des objectifs à Belgrade, Yougoslavie, pendant l’Opération Forces Alliées serait une application indirecte/indépendante. Et prendre des photos de reconnaissance des positions du front irakien au Koweït serait une application indirecte/auxiliaire.

Toutefois, créer la supériorité aérienne qui facilite une invasion en traversant un détroit ou assurer des photographies de reconnaissance qui permettent de percer les défenses irakiennes ne veut pas forcément dire que l’application de la Force aérienne soit un succès. Il existe un seul réel critère pour évaluer le succès de l’Armée de l’Air, indépendamment du fait qu’elle soit directe, indirecte, auxiliaire ou indépendante. Ce critère est le résultat obtenu : comment cette application a-t-elle contribué à atteindre l’objectif politique recherché ? Est-ce-qu’elle a effectivement contribué à gagner la guerre ? Répondre à cette question suppose d’abord que l’on explicite ce que veut dire gagné. Les buts de la guerre doivent être définis et l’application de la Force aérienne doit être liée à l’accomplissement de ces objectifs .                               

Les objectifs de la guerre – les buts politiques d’une nation ou la préparation à la guerre – peuvent être limités ou absolus. La stratégie générale fusionne les instruments diplomatiques, économiques, militaires et le renseignement dans un effort concerté pour accomplir ces objectifs. Quant à la stratégie militaire, elle combine des composants divers de la Force militaire pour atteindre les objectifs militaires qui, à leur tour, aideront à réaliser les objectifs politiques. Atteindre les objectifs militaires peut nécessiter un mélange d’opérations au sol, en mer ou dans les airs et les forces exécutant ces opérations peuvent intervenir de façon indépendante ou auxiliaire. Ces définitions et connections sont relativement claires.

Quoiqu’il en soit, ces liens ne sont pas les seules à déterminer si la Force militaire – en particulier l’Armée de l’Air – aura prouvé son efficacité dans l’accomplissement des buts recherchés. Mis à part le fait d’être limités ou absolus, les objectifs de la guerre sont également positifs ou négatifs. Les buts positifs sont seulement obtenus par l’utilisation de la Force militaire alors que les buts négatifs, sont au contraire réalisés en limitant la Force militaire.10 Par exemple en ce qui concerne les Etats-Unis, la reddition inconditionnelle de l’Allemagne dans la Seconde guerre mondiale fut un but politique positif – qui avait requis l’anéantissement des forces armées allemandes, du gouvernement et du mode d’existence du National Socialisme. L’Amérique avait appliqué la Force militaire pour atteindre cet objectif, et peu d’objectifs négatifs limitèrent l’utilisation des instruments militaires. Par comparaison, au Kosovo, les Etats Unis avaient à la fois l’objectif positif de supprimer les forces serbes et l’objectif négatif de préserver l’OTAN, cette dernière restreignant la quantité de force applicable par les Etats-Unis. On trouve un exemple similaire dans la guerre du Golfe Persique en 1991, sauf que dans ce conflit, le fait de respecter l’alliance était à la fois un objectif positif et négatif. C’est à dire que le Président George H. W. Bush devait employer la Force militaire américaine contre les Scuds irakiens pour maintenir les israéliens hors de la guerre, mais s’il venait à appliquer trop de force dans la campagne aérienne, il risquait de dissoudre la coalition.

Un certain nombre de critiques peuvent assimiler la notion d’objectifs négatifs à des contraintes, mais ce serait une erreur car ces objectifs sont plus importants qu’il n’y paraît. En fait, ils sont aussi essentiels que les objectifs positifs. L’échec à assurer soit les buts positifs, soit les buts négatifs mènent à la défaite. La victoire requiert le succès des deux types d’objectifs. Les Etats-Unis n’auraient pas réussi pendant la guerre du Golfe ou celle du Kosovo si les coalitions qui appuyaient ces entreprises avaient lâché. Bien entendu, la nature contradictoire des objectifs positifs et négatifs crée un dilemme – ce qui aide à atteindre un objectif positif agit à l’encontre du négatif. Dans une guerre limitée, il y a toujours des objectifs négatifs; plus la guerre est limitée, plus nombreux sont les objectifs négatifs. Comme le Président Lyndon Johnson l’a tragiquement éprouvé au Vietnam, dès que ses objectifs négatifs ont éclipsé ses objectifs positifs il perdit la faculté de gagner avec quelque force militaire que ce soit – spécialement la Force aérienne.

Comment les objectifs positifs et négatifs affectent-ils l’application de la Force aérienne ? D’un côté, l’absence de buts négatifs rend possible d’envisager une campagne aérienne comportant peu de restrictions, comme l’offensive de bombardements combinés de la Seconde guerre mondiale contre l’Allemagne ou l’attaque du Vingtième Air Force au Japon. De l’autre côté, une prépondérance d’objectifs négatifs limite l’application de la Force aérienne. Les objectifs négatifs ont limité les campagnes aériennes américaines dans tous les conflits majeurs depuis la Seconde guerre mondiale – Corée, Vietnam, Golfe persique, Bosnie, Kosovo et plus récemment l’Afghanistan. Les restrictions prennent la forme typique de règles d’engagement, « directive émanant de l’autorité militaire compétente qui énumère les circonstances et les limites à l’intérieur desquelles les forces des Etats Unis vont initier et/ou continuer le combat avec les autres forces en présence. »11 L’impulsion de ces directives est donnée par les chefs politiques et leurs buts négatifs .

Plus le nombre des objectifs négatifs est grand – et plus les chefs politiques leur attachent de l’importance – plus il devient difficile pour l’Armée de l’Air de réussir à atteindre les buts positifs. Cette constatation est particulièrement vraie pour l’application directe/indépendante de la Force aérienne. Si les objectifs négatifs surpassent les buts positifs, ils vont probablement réduire – voire même empêcher – la capacité de l’Armée de l’Air à frapper au cœur de l’état ou de l’organisation ennemie. Pourtant, avant qu’un utilisateur de la formulation se réfère à cette opinion comme à une vérité de base, il ou elle doit réaliser que mesurer les objectifs positifs par rapport aux négatifs reste un exercice intrinsèquement subjectif. Les buts positifs et négatifs ne sont normalement pas quantifiables; et même si ils le sont, comparer les résultats numériques reviendrait à comparer du jus de pommes à du jus d’oranges. Par dessus le marché, les objectifs positifs et négatifs peuvent être explicitement déclarés ou implicites, ce qui trouble par la suite l’évaluation des résultats. Quoiqu’il en soit, spécifier les objectifs ne garantit pas la précision, et l’absence de buts clairement définis rend l’évaluation de leur exécution particulièrement difficile. Par exemple, pendant la guerre du Golfe, les buts américains positifs établis qui requerraient le « retrait immédiat, complet et inconditionnel des forces irakiennes du Koweït » et « la restauration du gouvernement légitime koweitien » étaient clairs et le succès de leur exécution facile à assurer. Par contre, mesurer le succès de l’objectif positif prescrit « de rétablir la sécurité et la stabilité en Arabie Saoudite et dans le Golfe Persique » s’est révélé tout sauf simple pendant le conflit et reste incertain dans l’après-guerre.12

Dans le cas de la guerre du Golfe, les objectifs négatifs de préserver la coalition et d’entretenir le support du public, à l’intérieur des Etats-Unis et dans le monde, n’ont pas empêché la Force aérienne d’aider à ce que les troupes irakiennes quittent le Koweït; de la même façon, les différentes implications de la Force aérienne dans cette guerre n’ont pas empêché le Président Busch d’atteindre ses buts négatifs, malgré l’application directe et indépendante qui toucha le bunker Al Firdos à Bagdad et les applications directes auxiliaires au cours desquelles le feu allié causa des morts au Koweït qui rendirent les objectifs négatifs plus difficiles à atteindre. En fin de compte, c’est dans les termes suivants que l’efficacité de la Force aérienne doit être mesurée : de quelle « bonne » manière aide-t-elle à atteindre les buts positifs sans compromettre les objectifs négatifs ?

Les clés variables

Dans la détermination du moment où l’Armée de l’Air serait la mieux à même d’aider à atteindre les buts positifs, cinq variables principales, mentionnées plus haut, entrent en jeu.13 Ces variables sont des facteurs complexes qu’il n’est pas facile de disséquer; on ne peut pas non plus considérer une variable indépendamment des autres parce que leurs effets sont souvent complémentaires. Chacune pose des questions et les questions évoquées ne sont pas exhaustives – d’autres vont certainement venir à l’esprit. Répondre indépendamment aux questions d’une variable peut entraîner un rôle plus ou moins grand des autres variables. Il n’existe pas de formule déterminant quelle variable peut être la plus importante dans tel ou tel cas ou comment leur effet combiné peut contribuer à – ou empêcher – la réalisation des buts positifs. Cependant, s’il arrive que les cinq variables contre-indiquent une application particulière de la Force aérienne, il y a peu de chances que celle-ci soit bénéfique. Les hypothèses émises pour répondre aux questions de chaque variable ont également une énorme importance. Si ces hypothèses sont imparfaites, l’évaluation des variables a toutes les chances d’être imparfaite aussi.

La nature de l’ennemi

Quelles sont les capacités militaires de l’ennemi ? Quelle est la nature de son commandement militaire ? S’agit-il d’une armée recrutée, volontaire ou mixte ? Le peuple ennemi est-il socialement, ethniquement et idéologiquement unifié ? Où la population est-elle concentrée ? Est-elle plutôt urbaine ou agricole ? Quel est le type de gouvernement de l’ennemi ou quel est son organisme central de direction ? Qui sont les individus qui dirigent ? Sont-ils forts ou faibles, soutenus par le peuple ou méprisés? Ou est-ce que la population est divisée ? Quelles sont ses relations avec les militaires et leur commandement ? Est-ce que le pouvoir politique est déterminé ? Qu’en est-il des militaires ? Du peuple ? Quels sont les moyens de financement de l’état ou de l’organisation ennemis ? Sont-ils autonomes en toute région ? Quel est le volume commercial ? Quels sont les alliés de l’ennemi et dans quelle mesure le supportent-t-ils ? Si l’on a affaire à plusieurs ennemis, ces questions doivent se poser à propos de chacun d’entre eux et il faut déterminer lequel est le plus menaçant.

Le type de guerre mené par l’ennemi

Cette variable affecte également la capacité de l’Armée de l’Air à atteindre un objectif politique positif. Est-ce que le conflit est une guerre traditionnelle pour s’emparer d’un territoire ou garder la main mise dessus ? Est ce une lutte non conventionnelle de guérilla ? Est-ce une insurrection soutenue par un parti tiers ? Ce conflit est-il une guerre, un mouvement ou un combat rampant sur des positions fixes ? Quel est le rythme des combats ? En général, l’application directe de la Force aérienne, qu’elle soit fonction indépendante ou auxiliaire, est la plus efficace contre un ennemi menant une guerre en mouvement, rapide et conventionnelle. Par exemple, la combinaison d’attaques indépendantes et auxiliaires pendant la première année « dynamique » de la guerre de Corée eut un effet révélateur sur la capacité des Nord-coréens et des Chinois à combattre. Pendant les deux dernières années du conflit, quand ils combattirent mollement dans une zone restreinte le long du 38ième parallèle, l’application directe de la Force aérienne fit peu avancer la réalisation du but du Président Truman, à savoir un règlement négocié qui préservait une Corée du Sud non communiste.

La nature de l’environnement du combat

Quels sont le climat, le temps, le terrain et la végétation dans la région hostile ? Comment peuvent-ils affecter l’utilisation de l’Armée de l’Air ? Y a-t-il des bases convenables et disponibles ? Quelles sont les distances de vol nécessaires pour utiliser l’aviation et peuvent-elles être gérées ? Quel est le type de support attendu ?

L’étendue des contrôles militaires

Cette variable prend en compte des contraintes sur les applications de la Force aérienne dues aux militaires plutôt qu’aux chefs politiques. En principe, il n’y a pas de contrôle militaire, mais cela peut arriver et il peut avoir de nombreuses origines. Y a-t-il unité de commandement ? Quels sont les accords administratifs de contrôle de la Force aérienne et est-ce que ces accords sont en conflit avec le contrôle opérationnel ? Le système d’itinéraires qui séparait les espaces aériens de l’Armée de l’Air et de la marine au dessus du Nord Vietnam et contribua à déclencher une compétition entre les deux services pour les sorties, est peut être le plus bel exemple de la façon dont le défaut d’unité de commandement peut perturber une campagne aérienne. La doctrine peut également diriger les contrôles militaires. Est-ce que la doctrine qui inspire les différentes applications de la Force aérienne est adaptable à différentes circonstances ? Quelles sont les croyances personnelles des commandants en ce qui concerne la meilleure manière d’utiliser la Force aérienne ? Les convictions personnelles peuvent jouer un rôle significatif dans la limitation des applications de la Force aérienne – témoin la guerre de Corée. Pendant ce conflit, le général des Armées Matthew Ridgway, Commandant des Nations Unies, interdit le bombardement d’une usine hydroélectrique nord-coréenne, bien qu’ayant l’autorité de diriger les raids et l’appui des Chefs d’Etat Major des Armées. Ridgway pensait que ces attaques allaient étendre la portée de la guerre, mais son successeur, le général Mark Clark n’a pas eu de telles appréhensions.14 Un mois après qu’il ait pris le commandement, la Force aérienne, la marine et les avions des Marines attaquèrent ces installations.

La nature des objectifs politiques

Elle est souvent la variable la plus importante. Est-ce que les buts positifs sont réellement accessibles grâce à l’application de la Force aérienne ? Son utilisation est-elle indispensable pour accéder aux objectifs positifs ? Dans quelle mesure les dirigeants appliquant la Force aérienne sont-ils convaincus par la réalisation de ces objectifs ? Dans quelle mesure la population l’est-elle ? Est-ce que les dirigeants peuvent atteindre les buts positifs sans laisser tomber les objectifs négatifs ? Comment les objectifs négatifs limitent-ils la capacité de la Force aérienne à participer à la réalisation des buts positifs ? L’application directe, indépendante de la Force aérienne semble être la plus profitable à un belligérant sans objectifs négatifs – à condition qu’un type d’ennemi approprié mène un type de guerre approprié dans un type d’environnement approprié libre de restrictions militaires importantes. Ces conditions adéquates existaient pour les Etats-Unis dans la Seconde guerre mondiale. Il y avait peu d’objectifs négatifs ou de contrôles militaires pour limiter l’application de la Force militaire. Les Américains avaient une compréhension correcte des deux ennemis – les Allemands et les Japonais – qui combattaient comme attendu dans des environnements qui s’avérèrent en fin de compte favorables à une application directe, indépendante de la Force aérienne. Toutefois, depuis la Seconde guerre mondiale, les objectifs négatifs ont joué un rôle proéminent dans la direction des efforts de guerre américains. Les Etats Unis sont certainement loin de pouvoir envisager une guerre sans eux dans un futur prévisible.

Le conflit actuel

Dans les conflits en cours, la nature multi face à la fois des objectifs politiques américains et du conflit lui-même a rendu l’efficacité des applications de la Force aérienne difficiles à jauger. Ces buts politiques peuvent être énumérés comme suit : (1) détruire la capacité actuelle d’Al Qaïda à conduire un terrorisme mondial, ce qui inclut supprimer les refuges à partir desquels Al Qaïda lance des attaques; (2) exiger une punition pour les attaques du 11 septembre (« en menant les responsables devant la justice »); (3) empêcher l’extension/future du terrorisme mondial; et (4) conserver un soutien maximum pour les actions américaines de la part du reste du monde, plus spécialement du monde islamique. A première vue, les trois premiers objectifs peuvent être classés dans les positifs, alors que le quatrième serait plutôt négatif. Cependant, étant donné que le troisième objectif requiert probablement l’application d’une force militaire létale pour détruire des cellules terroristes et les empêcher de s’étendre, utiliser une trop grande force risque de produire des dommages collatéraux ou entraîner la perception d’une destruction aveugle; l’un comme l’autre pourrait servir de véhicule recruteur pour Al Qaïda et arriver à l’inverse des résultats souhaités. Le troisième objectif doit donc être classé à la fois comme positif et négatif.

En même temps, les autres variables ont eu – et continueront à avoir – un impact significatif sur l’efficacité de la Force aérienne. Al Qaïda et les Talibans ne sont pas les mêmes ennemis et anéantir les Talibans n’équivaut pas à éliminer Al Qaïda. Ils n’ont pas non plus mené le même type de guerre. Pendant les quatre premiers mois du conflit, les Talibans fournirent la majeure partie des forces en Afghanistan et firent une guerre « conventionnelle » contre l’Alliance du Nord et les Forces Alliées. La Force aérienne a énormément contribué à anéantir la puissance des Talibans à ce moment là. Depuis lors par contre, le conflit a ressemblé à la guérilla qui harcela les Forces soviétiques pendant la plupart de leurs huit années de calvaire. Les terres d’Afghanistan et le climat se sont tous les deux révélés rien moins qu’idéaux pour les opérations aériennes, bien que la technologie ait aidé à résoudre quelques difficultés. Les contrôles militaires ont également eu une incidence sur les efforts aériens sous forme de révisions légales des cibles potentielles.

Néanmoins, ces révisions sont indispensables si la Force aérienne doit aider à atteindre les objectifs négatifs aussi bien que les positifs dans le conflit actuel. Dans cette guerre, qui est à bien des égards une lutte « de cœur et d’esprit », les perceptions ont souvent plus de force que la réalité et un ennemi qui s’appuie sur des moyens asymétriques sera rapide à utiliser des perceptions favorable à ses propres desseins. Battre cet adversaire va demander un emploi prudent de la Force aérienne – que son application soit directe/indépendante contre des cibles gouvernementales isolées, directe/auxiliaire comme support des opérations au sol, ou indirecte/indépendante dans les efforts de secours humanitaire. Indépendamment de la façon dont elle est appliquée, une clé du succès sera de s’assurer que tous les intéressés voient son utilisation sous le meilleur jour possible.

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En fin de compte, l’efficacité de la Force aérienne contre n’importe quel type d’ennemi, dépend de la façon dont elle aide les buts politiques positifs sans prendre de risques quant à l’accomplissement des négatifs. La formulation proposée ici n’offre pas de garantie de succès ou d’échec –elle ne prédit pas non plus le futur. En fait, elle oblige les dirigeants qui utiliseraient la Force aérienne à réfléchir de façon approfondie avant de prendre une décision, ainsi la mise en garde de Clausewitz « personne n’enclenche une guerre – ou plutôt, personne à son avis ne devrait le faire – sans avoir préalablement bien en tête ce qu’il a l’intention de réaliser par cette guerre et comment il pense la conduire. »15 Cet avertissement, adressé il y a bientôt deux siècles à des lecteurs qui avaient combattu contre Napoléon avec des mousquets et des sabres, demeure valable à l’âge de la guerre aérienne.

*Pour leurs commentaires et suggestions, qu’ils aient été ou non pris en compte, l’auteur remercie avec gratitude le Dr. Ilana Kasss, le colonel James Callard, le colonel Robert Eskridge, le Dr David MacIsaac et les étudiants du National War College, cours optionnel 5855, Force Aérienne et Guerre Moderne.

Notes

1. Quadrennial Defense Review Report (Rapport Quadriennal de la Revue de la Défense) Washington, D.C.: Department of Defense, 30 Septembre 2001.

2. Carl von Clausewitz, On War, (De la guerre) ed. et traducteurs. Michael Howard and Peter Paret (Princeton, N.J.: Princeton University Press, 1976), 87.

3. William Mitchell, Winged Defense: The Development and Possibilities of Modern Air Power (Défense aérienne : Le développement et les possibilities de la Force aérienne moderne), (1925; reprint, New York: Dover Publications, Inc., 1988), xii.

4. M. J. Armitage and R. A. Mason, Air Power in the Nuclear Age (La force aérienne à l’âge nucléaire), l’(Urbana, Ill.: University of Illinois Press, 1983), 2.

5. Ibid., 3.

6. Le terme généralement abandonné battlefield air interdiction (BAI), appui feu éloigné, décrit cette fonction auxiliaire.

7. Cité dans John Schlight, The War in South Vietnam: The Years of the Offensive, 1965–1968, (La guerre du Sud Vietnam: Les années offensives, 1965-1968), United States Air Force in Southeast Asia (Washington, D.C.: Office of Air Force History, 1988), 216.

8. D’autres facteurs peuvent aussi aider à définir le champ de bataille. Ils incluent la portée des armes que les forces déployées à terre ou en mer possèdent ou l’emplacement de démarcations telles la ligne avant des forces amies (FLOT) et la ligne de coordination des forces d’appui (FSCL). L’Amiral Williams Owens, ancien vice président des chefs d’état major se bornait à dire qu’un champ de bataille consistait en une surface de 40000 miles carrés dans une zone de 200 par 200 miles. Cependant, l’Amiral Owen précise que cette délimitation peut être adéquate dans une guerre conventionnelle et pas forcément dans d’autres types de conflits.

9. Air Force Doctrine Document (AFDD) 1, Air Force Basic Doctrine, 1 September 1997, 46.

10. Ces termes ne doivent pas être confondus avec le concept de Clausewitz d’objectifs positifs et négatifs, qu’il utilise en relation avec l’attaque et la défense.

11. Joint Publication 1-02, Department of Defense Dictionary of Military and Associated Terms, 12 April 2001, 380, on- line, Internet, 14 September 2002, available from http://www.dtic.mil/doctrine/jel/new_pubs/jp1_02.pdf.

12. Voir Bard E. O’Neill et Ilana Kass, “The Persian Gulf War: A Political-Military Assessment,” (La guerre du golfe persique: Une évaluation politique et militaire), Comparative Strategy 11 (Avril-juin 1992): 219, pour une dicusssion approffondie sur les objectifs américains durant la guerre du Golfe de 1991.

13. La notion clausewitzienne de friction a également une influence sur la capacité de la Force aérienne à atteindre les buts politiques positifs (et négatifs), mais, à la différence des cinq variables la friction est une constante qui ne peut pas être fondée sur des hypothèses et des analyses.

14. Robert F. Futrell, The United States Air Force in Korea, 1950–1953, rev. ed. (La Force aérienne des Etats-Unis en Corée, 1950-1953), (Washington, D.C.: Office of Air Force History, 1983), 480–85; et le general O. P. Weyland, transcript d’un interview par le Dr. James Hasdorff et le général de brigade Noel Parrish, San Antonio, Tex., 19 novembre 1974, Air Force Historical Research Agency, Maxwell AFB, Ala., dossier no. K239.0512-813, 107, 113.

15. Clausewitz, 579.


 

  Dr. Mark Clodfelter (USAFA; MA, University du Nebraska; PhD, University de la Caroline du Nord, Chapel Hill) est professeur d’histoire militaire à National War College, Fort Lesley J. McNair, Washington, D.C. Il a servi en tant que contrôleur de l’armement à la Force aérienne en Caroline du Sud et en Corée. Il est également professeur à la United States Air Force Academy et School of Advanced Airpower Studies, Maxwell AFB, Alabama; et commandant d’un groupe ROTC à l’université de la Caroline du Nord, Chapel Hill. Il est diplômé de la Squadron Officer School et Air Command and Staff College, Le Dr. Clodfelter est l’auteur de The Limits of Air Power: The American Bombing of North Vietnam (Les limites de la Force aérienne: Le bombardement américain du Nord Vietnam), (Free Press, 1989).

Les points de vue et les opinions exprimés ou implicites dans cette revue sont ceux des auteurs et ne devraient pas être interprétés comme portant la sanction officielle du département de la défense, de larmée de lair, du commandement de léducation et de la formation des forces aériennes, de lAir University, ou dautres agences ou départements du gouvernement des Etats-Unis.

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